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Le Devoir
5 April 2006
Roy Dupuis
Comédien
et coprésident de la Fondation Rivières
Mes questions
dérangent-elles?
Depuis que j'ai
commencé à poser des questions sur les projets de petites centrales
hydroélectriques et, plus récemment, sur le mégaprojet de dérivation de la
rivière Rupert, j'ai l'honneur de faire l'objet de l'attention malveillante
de certains éditorialistes, notamment de La Presse et du Quotidien. Plus de
trois fois en un mois ai-je subi des attaques d'éditorialistes qui
n'hésitent pas à me citer, même à tort. Mes questions, c'est-à-dire celles
de la Fondation Rivières et d'autres groupes, auraient-elles soulevé des
enjeux que l'on aurait préféré garder enfouis?
Que me
reproche-t-on au juste ?
Comme artiste, de parler, de ne pas me confiner à mon métier, pour cause
d'ignorance. Ironiquement, le message adressé ainsi relève du plus connu et
méprisant des clichés : sois beau, sois belle, et tais-toi. Un message qui
serait risible s'il ne camouflait pas une pernicieuse injonction aux
artistes : celle de l'autocensure. Or la meilleure manière de faire taire
toute opposition, plus efficace mais aussi plus vicieuse parce qu'elle cache
son véritable nom de censure, est de persuader l'opposant qu'il est un
ignorant, interdit de parole pour cause de faire rire de lui. L'autocensure.
Pourtant, est-il besoin de rappeler qu'un artiste est aussi un citoyen qui
peut, comme n'importe quel autre citoyen, acquérir des connaissances et une
vision du monde qui va au-delà de son métier premier ?
Si j'ai cofondé et si je copréside la Fondation Rivières, c'est que je
connais les enjeux entourant l'aménagement des rivières du Québec. Et,
contrairement à ce qu'Alain Dubuc (La Presse, 8 avril 2006) et Jacques
Brassard (Le Quotidien, 5 avril 2006) laissent entendre dans leurs
éditoriaux, la Fondation Rivières est un organisme réunissant non seulement
des artistes, mais également des citoyens de l'ensemble des régions du
Québec et des spécialistes d'une multitude de disciplines : biologie,
ingénierie, énergie, environnement, droit, éducation et politique.
En fait, ce qui gêne
dans l'engagement d'artistes au sein de différentes causes est le fait
qu'ils servent de porte-voix aux sans-voix, à tous ceux qui font face, dans
leurs luttes pour défendre un autre point de vue, à d'immenses machines de
relations publiques disposant de ressources et d'une influence
disproportionnées. Sans les artistes, sans notre capacité de porter sur la
place publique d'autres visions sur des enjeux sociaux cruciaux, ces voix
seraient étouffées dans le vacarme des communicateurs engagés par les
promoteurs de tout acabit.
Les
questions qui dérangent
Quels sont donc les
enjeux que je soulève, avec plusieurs autres intervenants, sur le
développement hydroélectrique du Québec et la dérivation de la Rupert ?
Quelles sont les questions qui semblent tant indisposer certains
chroniqueurs et éditorialistes ?
La Fondation Rivières considère que les ressources naturelles du domaine de
l'État, qu'il s'agisse des forêts, des forces hydrauliques ou du vent,
appartiennent à la collectivité. Pour que leur utilisation soit justifiée et
conséquente, et pour que les bénéfices résultant de leur développement
profitent à l'ensemble de la collectivité, il faut que leur exploitation et
leur financement relèvent d'une planification nationale et du contrôle
public.
Sur ce plan, la nationalisation de l'électricité a permis le développement
intégré d'un parc de production hydroélectrique doté de grands réservoirs
(175 TWh) et d'un réseau de transport à haute tension parmi les plus évolués
mondialement. Cet investissement collectif dans l'hydroélectricité génère
des bénéfices annuels croissants qui atteignent 2,5 milliards de dollars par
année.
Et, d'ici à 2008-2009, avec l'entrée en service des centrales déjà en
construction, Hydro-Québec Production disposera d'excédents annuels
(ressources - engagements) de 15 à 20 TWh pour l'exportation qui
rapporteront vraisemblablement entre 1,5 et 2 milliards de revenus
supplémentaires par année. Rappelons également que le coût moyen de
production du parc existant est d'environ 2 ¢ / kWh et que sa capacité
annuelle atteindra environ 205 TWh dès 2008. Tant mieux, et heureusement,
que tout cela appartienne à la collectivité et profite à la collectivité.
Ce développement public du secteur électrique a cependant été hypothéqué et
restreint par divers programmes destinés à des promoteurs de petits barrages
privés, d'abord jusqu'à 25 MW, puis 50 MW, dans les années 80 et 90. Des
programmes coûteux qui ont occasionné des pertes de quelques centaines de
millions de dollars pour Hydro-Québec et justifié la commission d'enquête
Doyon.
Puis, dans les années 2000, le programme d'appel d'offres pour 36 sites du
domaine public, si controversé et conflictuel qu'il dut finalement être
abandonné. C'est dans la foulée de ces événements que l'opération Adoptez
une rivière fut lancée et, subséquemment, la Fondation Rivières créée.
Le parti pris de la Fondation Rivières en faveur de la propriété et
l'exploitation publiques des ressources énergétiques n'est pas pour autant
un chèque en blanc pour Hydro-Québec. Parce que la poursuite du
développement hydroélectrique soulève des questions qui ne peuvent pas être
contournées en ce début de XXIe siècle.
Combien de rivières vierges du calibre de la Rupert (560 km) restera-t-il
dans le monde d'ici à 10 ans ? Combien vaut, en 2006, la conservation de
l'intégrité d'une telle rivière ?
S'il s'agit de la détourner pour produire de l'énergie, est-ce la meilleure
des options disponibles pour y parvenir, la plus profitable et la moins
dommageable ?
Et si cette énergie n'est développée qu'à des fins d'exportation, une goutte
d'eau dans l'océan de la consommation énergétique étasunienne, devrions-nous
pour cela aménager toutes nos rivières, et n'importe laquelle par n'importe
qui ?
Des options négligées
La Fondation Rivières constate qu'Hydro-Québec dispose de nombreuses options
de développement énergétique qui comportent des impacts environnementaux
nettement moindres que le détournement d'un bassin hydrographique tout
entier et qui offrent des avantages économiques et sociaux égaux ou
supérieurs. Or, Hydro-Québec refuse de considérer ces options. Comment
expliquer notamment que la société d'État ne développe pas elle-même
l'immense potentiel éolien du Québec alors qu'elle dispose des conditions
idéales pour optimiser l'équilibrage et l'entreposage ? Combien de centaines
de millions de dollars de bénéfices, soutenus par nos tarifs, iront au
secteur privé plutôt qu'au trésor public si les premiers 3000 MW de
développement éolien vont tous au privé ?
Pourquoi le Québec tarde-t-il tant à exploiter pleinement son potentiel
d'économie d'énergie ? C'est le plus lucratif de ses gisements, qui peut
créer jusqu'à 12 000 emplois par milliard de dollars investis contre 9000
environ pour de grands projets hydroélectriques. Qu'attend-on pour lancer un
sérieux programme national de rénovation des bâtiments et sortir de leur
spirale de pauvreté des milliers de ménages québécois pris avec des factures
exorbitantes d'énergie qui fuit par les fenêtres ? Qu'attend-on pour
promouvoir systématiquement, programmes de financement à l'appui,
l'utilisation optimale de la géothermie et du captage solaire passif pour
réduire la consommation d'énergie associée au chauffage des bâtiments ?
Chaque TWh de consommation qui peut être évité au Québec (nous avons
consommé 170 TWh en 2005) est une économie de 88 millions de dollars pour
les consommateurs. Au surplus, ce même TWh économisé peut être revendu dans
les marchés extérieurs par Hydro-Québec à un prix qui atteint déjà 85 à 100
millions de dollars en 2006-2007. Bref, l'électricité que le Québec peut
revendre à plus grand profit, c'est celle que nous produisons déjà, que nous
consommons déjà, mais que nous pouvons éviter de consommer.
Le modèle économique auquel se réfère Alain Dubuc est fondé sur l'hypothèse
que la croissance continue de la demande justifie en elle-même une
augmentation de l'offre. Créant une pression toujours plus grande sur
l'exploitation des ressources, ce modèle s'avère incapable d'intégrer le
principe de précaution et les exigences du XXIe siècle. La Fondation
Rivières met plutôt en avant un ensemble d'options qui répondent aux
impératifs actuels dans une perspective de gestion de la demande, d'abord,
et de diversification de l'offre.
Rappelons enfin certaines questions liées au projet Eastmain-1-A/ dérivation
de la Rupert, dont les audiences publiques se poursuivent :
- pourquoi ce processus d'évaluation est-il caractérisé par des délais
impossibles et des ressources financières dérisoires privant la population
d'une véritable possibilité d'examen ?
- pourquoi l'examen des solutions de rechange à cette dérivation se
résume-t-elle à quatre pages sur 6000, y compris une ridicule ligne et demie
sur les avantages de l'éolien ?
- pourquoi est-il impossible d'obtenir la ventilation des coûts et l'analyse
des revenus projetés sur ce projet de quatre milliards de dollars assumé par
les Québécois ?
- pourquoi est-il impossible d'obtenir les données sur la gigantesque
contamination au mercure créée par le projet ?
Loin de rassembler les conditions d'une planification énergétique
conséquente et d'un encadrement public approprié, le gouvernement libéral
tergiverse depuis près d'un an et demi et reporte la publication de sa
politique énergétique. Traitant ses dossiers à la pièce, il permet par
exemple qu'une centrale privée soit exploitée au pied d'un barrage que
possède et entretient Hydro-Québec (rivière Matawin). Il reporte le projet
de réserve aquatique de la rivière Ashuapmushuan, qui devait être le premier
au Québec, et le met en péril... Il alimente une prolifération anarchique de
petits projets privés, hydroélectriques et éoliens, partout sur le
territoire du Québec.
Pourtant, avec son grand parc hydroélectrique et ses gisements éoliens
gigantesques, son potentiel inexploité d'économie d'énergie, de géothermie,
de captage solaire et sa capacité d'innovation technologique, le Québec
dispose de tous les atouts pour devenir un modèle international en matière
d'énergie. Et, au surplus, il pourrait faire tout cela au profit de la
collectivité tout en préservant certaines des dernières grandes rivières
vierges de la planète qui, d'ici à quelques années, feront l'envie du monde
entier.
Les questions que nous posons sont parfaitement pertinentes et elles
concernent directement l'intérêt de l'ensemble des Québécois. Nous
continuerons donc de les poser, en dépit de toute tentative de
bâillonnement.
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